Le monde
de demAIn

Mister Chu termine son thé. Il est tard, l’appartement est silencieux, la fenêtre donne sur les lumières de Shanghai. Il s’installe devant son écran, ouvre une page blanche, réfléchit quelques secondes.

Il voit déjà la scène. Une mégapole asiatique, un siècle dans le futur. La pluie qui tombe sur les néons. Une jeune femme court sur un toit, poursuivie par quelque chose qu’on ne voit pas tout de suite. Il faut que la caméra suive, qu’on sente le souffle, qu’on devine la peur sans la montrer.

Il commence à taper.

Il décrit le grain de l’image, la lumière, la couleur du ciel. Il précise le mouvement du plan, le rythme du montage et la texture du son. Il ajoute un personnage, puis un autre. Il imagine une intrigue, des dialogues et une fin. Il corrige, reformule, précise une nuance.

Les heures passent, les jours aussi. Mister Chu reprend chaque scène, ajuste un cadrage, change un dialogue, retravaille une lumière. Au bout de quelques semaines, le film est là. Quatre-vingt-dix minutes de science-fiction qui sortiront dans toutes les salles de cinéma chinoises.

Il y a quinze ans, il aurait fallu un studio, deux cents techniciens, dix-huit mois de tournage, trois ans de post-production et 100 millions de dollars. Il y a cinq ans, il aurait fallu au moins une équipe de vingt personnes et une bonne dose de courage. Cette fois, il faut un homme, un clavier et de la patience.

Mister Chu éteint la lumière. Demain, il commencera un autre film.

Bienvenue dans le monde de demAIn, un monde où l’on fait à un ce qu’on faisait à mille.

Le diable sur la muraille

Il y a quelques jours, depuis Hangzhou, le laboratoire DeepSeek a dévoilé V4, son nouveau modèle phare. Performances d’élite, prix dérisoires, fenêtre de contexte vertigineuse, la routine d’une sortie de LLM en 2026.

Sauf qu’un détail change tout.

V4 est le premier modèle de pointe taillé sur mesure pour les puces chinoises Ascend de Huawei. Et DeepSeek a privé Nvidia et AMD du traditionnel accès anticipé qu’on réserve aux fabricants de silicium.

Les Américains ont appris la sortie du modèle en consultant leur fil d’actualités, comme tout le monde.

Le timing diplomatique relève du sketch. Le jour même, Reuters révélait que le Département d’État avait envoyé un câble à ses ambassades pour les alerter du « pillage de la propriété intellectuelle » perpétré par DeepSeek.

Pendant que Washington faisait la leçon dans les chancelleries, Pékin déposait sur la table un produit fini, fabriqué de bout en bout sur le sol national, et regardait les invités se servir. La diplomatie chinoise a réagi en 3 mots : « accusations sans fondement ». »

On a connu des répliques plus longues.

Sous le capot, la guerre est encore plus frontale. D’un côté, les modèles américains, fermés, propriétaires, facturés au token comme on louait jadis les chevaux à la poste. De l’autre, V4, livré sous licence MIT, gratuit, modifiable, déployable par n’importe qui sur ses propres serveurs.

Pékin n’oppose pas seulement de la technologie, mais aussi un système économique à un autre. Et les systèmes économiques, lorsqu’ils s’effondrent, ne demandent pas la permission.

L’effet domino fut immédiat. ByteDance, Tencent et Alibaba ont rouvert leurs discussions avec Huawei dans la semaine. Alibaba Cloud a intégré V4 le jour du lancement. À la Bourse de Hong Kong, le fondeur SMIC, qui fabrique les Ascend, a bondi de 10 % en une séance.

La file d’attente pour les commandes ressemble désormais à celle qu’on voyait il y a deux ans devant les stands de Nvidia.

Le client a simplement changé de comptoir.

Enjeux et perspectives

La grande ironie de cette histoire, c’est que les sanctions américaines ont accouché de leur propre antidote.

En interdisant à la Chine l’accès aux puces les plus avancées, Washington a forcé Pékin à planter son propre potager. Le potager pousse maintenant sur tout le territoire et commence à nourrir le voisinage.

Une fois qu’une chaîne de valeur souveraine s’installe, on ne la désinstalle pas d’un coup de gomme diplomatique. Personne, à Washington, n’avait apparemment lu Sun Tzu : on ne menace pas un adversaire patient avec un simple blocus technologique.

Côté chinois, la souveraineté affichée tient encore un peu de la mise en scène. Selon les analyses techniques, V4-Pro aurait probablement été pré-entraîné sur des GPU Nvidia, les Ascend n’intervenant que dans la phase finale. Mais ce narratif prépare le terrain ; il habitue les grands acheteurs chinois à l’idée que demain, tout tournera sans une seule puce américaine.

Demain, c’est dix-huit mois. Peut-être douze, si l’on en croit les cadences de Huawei. Le temps que Sam Altman finisse de lever ses prochains milliards.

Reste le signal qui devrait hanter les nuits de la Silicon Valley : le prix. V4-Pro coûte neuf fois moins cher que ses concurrents américains, et son code est libre. À ce niveau de différentiel, on ne parle plus de concurrence commerciale, mais d’une arme économique.

Les développeurs occidentaux qui regardaient DeepSeek avec curiosité ont commencé à le déployer en production, discrètement, parce que leurs comptables ont fait le calcul. La souveraineté chinoise se finance désormais sur la facture cloud des startups américaines, ce qui ajoute à l’opération une élégance que Pékin ne se prive pas de savourer.

La muraille de silicium que l’Amérique a dressée tient toujours debout. Elle protège juste l’écosystème qu’elle voulait voir mourir.

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Bas les pattes

Le site web de Manus affichait fièrement, depuis quelques semaines, une petite phrase qui se voulait définitive : « fait désormais partie de Meta ».

Mark Zuckerberg a sorti son chéquier et deux milliards de dollars en décembre dernier, pour une pépite chinoise installée à Singapour. Manus AI, l’agent d’intelligence artificielle « le plus autonome du monde », capable d’acheter une maison, de programmer un jeu vidéo, d’analyser un portefeuille d’actions ou d’organiser un week-end aux Maldives.

La pile de billets était comptée, les avocats avaient signé, les équipes étaient déjà sous bannière Meta. Mais personne n’avait pensé demander à Pékin si Pékin était d’accord.

Le 27 avril, Pékin a fait savoir que Pékin n’était pas d’accord.

La Commission nationale du développement et de la réforme, l’instance qui supervise officiellement les grands chantiers économiques chinois, a publié un communiqué d’une sécheresse édifiante. L’acquisition est interdite. Toutes les parties doivent se retirer de l’accord.

Aucun motif détaillé, juste une mention liminaire sur la « sécurité des investissements étrangers ». Traduction libre : nous avons décidé que cette technologie ne sortirait pas de chez nous et que les formalités administratives, comme votre signature ou le transfert de fonds, ne nous concernent pas.

Les fondateurs de Manus, Xiao Hong et Ji Yichao, ont bénéficié d’un traitement particulier. Dès le mois de mars, on leur avait poliment demandé de remettre leurs passeports pour la durée de l’enquête. Voyages interdits.

Le message envoyé aux autres patrons de start-up qui rêvent de cash-out occidental tient en une phrase : votre siège social peut être à Singapour, votre droit peut être anglo-saxon, votre fiscalité peut être aimable, mais vos pieds, eux, restent à Shenzhen.

Le timing finit de polir l’humiliation car la décision tombe à moins d’un mois de la visite de Donald Trump à Pékin, où il doit rencontrer Xi Jinping en mai.

Pendant que la diplomatie américaine prépare ses dossiers et ajuste ses cravates, Pékin pose une bombe à retardement sous la table des négociations.

Meta a réagi avec la dignité des perdants polis : l’opération « respectait pleinement la législation applicable » ; le groupe « anticipe une issue appropriée ».

On a connu Meta plus bavarde sur LinkedIn.

Enjeux et perspectives

Il faut comprendre ce qui vient de mourir, ce 27 avril, pour mesurer la portée de l’affaire.

Ce qui vient de tomber, c’est une petite combine très répandue dans la tech chinoise, qu’on appelle, dans les milieux financiers, le « Singapore washing ».

Le principe est connu de toute la place financière. Une start-up née à Shenzhen déménage son siège social à Singapour, troque son passeport et devient soudainement achetable par n’importe quel fonds occidental. Le déguisement durait depuis des années. Pékin vient de signaler, sans hausser le ton, que les neurones, eux, n’ont pas changé d’adresse.

Pour le capital-risque mondial, l’équation s’effondre. Toute pépite asiatique dont les ingénieurs respirent encore l’air de Shenzhen devient un actif piégé.

Le scénario classique de monétisation, celui qui justifie des centaines de milliards d’investissements annuels, risque bien de s’enrayer : Pékin peut désormais dire non au dernier moment, et retenir les fondateurs sur place le temps que la procédure suive son cours. Deux milliards sur la table ne pèsent rien face à un tampon rouge.

Au-delà du marché des fusions-acquisitions, ce qui s’effondre, c’est une fiction qui a longtemps arrangé tout le monde.

On voulait croire que la tech chinoise pouvait s’internationaliser comme la suédoise ou l’israélienne, qu’un peu de droit anglo-saxon suffisait à neutraliser la géopolitique, que l’argent était plus puissant que les frontières.

La bande à Xi a sifflé la fin de la partie. Dans les secteurs jugés stratégiques, et ces secteurs sont de plus en plus nombreux, l’entreprise privée n’existe pas vraiment. Elle est une ressource nationale concédée à des opérateurs civils, et l’État reprend les clés quand bon lui semble. Manus n’était pas une société. C’était juste un prêt à usage qui vient d’être révoqué.

Meta avait avalé une pépite. Il va devoir la recracher.

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Pékin Express

On comprend mieux les aventures de DeepSeek et Manus quand on a lu le bon livre.

Le bon livre, en l’occurrence, fait cent quarante et une pages, il est relié en rouge, et il a été distribué aux délégués du Congrès National le 5 mars dernier, dans la solennité raide du Palais du Peuple.

Sur la couverture, un titre que la presse occidentale a survolé poliment : 15e Plan Quinquennal pour le Développement Économique et Social. Les commentateurs ont retenu le chiffre de la croissance du PIB, ont haussé les sourcils sur le ralentissement chinois, ont rangé l’affaire dans le tiroir des nouvelles macroéconomiques.

Erreur de casting.

Ce livre rouge, c’est d’abord une feuille de route civilisationnelle. Le mot « intelligence artificielle » y apparaît plus de cinquante fois.

Le chapitre 13 institue un programme baptisé « AI+ » qui ressemble, à s’y méprendre, à un système d’irrigation : on injecte l’IA dans six domaines vitaux, science, industrie, consommation, protection sociale, gouvernance, sécurité.

Pas un secteur ne sera épargné.

C’est dans ce chapitre que dort la vraie clé de la V4, que DeepSeek a posée sur la table, le sourire en coin.

Le modèle n’est pas tombé du ciel. Il est tombé du plan.

L’innovation la plus saisissante du document porte sur ce que Pékin appelle poétiquement « l’intelligence incarnée ». Traduisez : les robots humanoïdes. Cette expression, qui n’existait à peine dans le vocabulaire officiel chinois avant 2023, occupe désormais une case dédiée parmi les dix priorités industrielles du pays, aux côtés des semi-conducteurs et de l’aérospatiale commerciale.

Pour amorcer la pompe, l’État a injecté plusieurs dizaines de milliards de dollars d’argent public dans des fonds d’amorçage dédiés aux deep tech. Pour mesurer l’ampleur, Pékin met sur la table, en phase d’amorçage pur, presque autant d’argent que ce qu’Elon Musk a investi au cours de vingt ans dans l’ensemble de ses sociétés.

Sauf qu’ici, ce n’est pas un milliardaire qui parie, mais un État qui marche.

Et l’État n’a pas de temps à perdre.

En 2024, la Chine a installé un robot industriel sur deux dans le monde. Plus de 150 sociétés du secteur opèrent désormais sur le territoire national. Shenzhen a lancé un fonds régional dédié, le Guangdong a inscrit l’embodied AI dans son propre plan, Pékin a créé une zone industrielle baptisée, sans humour, « ville de l’intelligence incarnée ».

Pendant que Bruxelles débat de la couleur du tampon à apposer sur les chatbots, des provinces entières se réorganisent autour de la chaîne robotique.

Enjeux et perspectives

Il se cache, sous la prose technocratique du document, une équation démographique impitoyable. La Chine vieillit et sa population active recule. Le réservoir de main-d’œuvre rurale qui a alimenté l’usine du monde pendant trente ans est à sec.

Pékin fait donc le calcul que personne, ailleurs, n’ose formuler à voix haute : si les humains manquent, remplaçons-les par des machines.

L’IA et l’humanoïde ne sont plus une coquetterie de futurologue mais la béquille indispensable d’une civilisation qui voit le sablier s’écouler. Le plan quinquennal transforme un avenir radieux en plan de sauvetage.

La sortie de DeepSeek V4 sur des puces Huawei, le verrouillage musclé de Manus avant qu’elle ne change de drapeau, ne sont pas des coïncidences calendaires. Matériel souverain, modèles souverains, agents souverains sont autant de pièces visibles d’une architecture conçue à Pékin et exécutée par des dizaines de millions de mains.

La beauté froide de l’opération tient surtout à sa banalité administrative.

Pas de keynote tonitruante, pas de promesse messianique, pas de course aux investisseurs sur les plateaux télé. Juste un livre rouge, un calendrier sur cinq ans, des objectifs chiffrés, des budgets fléchés, et des comités provinciaux qui se font concurrence pour exécuter mieux et plus vite que le voisin.

La planification soviétique, longtemps moquée comme un fossile du XXe siècle, vient de trouver son terrain idéal dans la course technologique du XXIe.

Et le train avance. Sans bruit, sans gyrophare et sans fanfare.

Mais il avance.

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Pendant ce temps à Oakland

Mardi 28 avril, 9 heures du matin, salle d’audience fédérale d’Oakland, Californie.

Un milliardaire en costume noir prête serment. En face, deux autres milliardaires en costume bleu prennent des notes sur leur téléphone. Au-dessus, une juge fatiguée tente de se rappeler pourquoi elle a accepté ce dossier.

Le procès Musk contre Altman vient d’ouvrir. La Silicon Valley va passer trois semaines à se déchirer en place publique sur la définition juridique du mot « charité ».

Le scénario tient sur une page.

2015, Musk, Altman et quelques autres fondent OpenAI en fondation à but non lucratif, mission affichée : développer une IA sûre et ouverte « pour le bien de l’humanité ».

2018, désaccord sur le contrôle : Musk claque la porte. En 2019, OpenAI crée une filiale commerciale. 2023, Microsoft injecte dix milliards. 2026, OpenAI vaut un demi-trillion et la fondation initiale ressemble à un honteux souvenir de jeunesse.

Musk demande le retour à la case départ, l’éviction d’Altman et de Brockman, ainsi que quelques dizaines de milliards en « profits indûment perçus ». Pour faire bonne mesure, il a aussi attaqué Microsoft pour complicité.

Premier jour.

L’avocat de Musk ouvre avec une phrase qui fait immédiatement le tour des réseaux : « Mesdames et Messieurs, nous sommes ici parce que les défendeurs ont volé une association caritative. » L’avocate de Microsoft réplique qu’on ne peut pas voler ce que personne ne possède. L’avocat d’OpenAI, William Savitt, opte pour la sécheresse : « Monsieur Musk est ici parce qu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait. Il a démissionné en disant que la boîte allait échouer. Mes clients ont eu le culot de réussir sans lui. »

Le ton de la quinzaine est posé.

Puis Musk monte à la barre, et le numéro commence. Mercredi, il déclare sous serment avoir été « un imbécile » d’investir dans OpenAI. Jeudi, il admet ne pas connaître les pratiques de sécurité actuelles d’OpenAI, tout en étant certain qu’elles sont insuffisantes. Pressé sur le fait que sa promesse initiale d’un milliard de dollars s’est traduite par 38 millions effectifs, il rétorque avoir surtout apporté « son nom et sa réputation », valant, selon lui, « plus de cent millions ».

La juge Yvonne Gonzalez Rogers recommande au jury de mettre de côté ses opinions sur le témoin. Vendredi, pause. Lundi, retour en scène avec Sam Altman et Satya Nadella à la barre.

Le MdD suivra l’affaire comme un épisode de Game of Thrones, avec un trône en flammes au bout du couloir.

Enjeux et perspectives

Bien sûr, le procès n’est pas celui que les avocats prétendent plaider.

Officiellement, on cherche à savoir si OpenAI a enfreint un « charitable trust » en basculant vers un modèle commercial. Officieusement, on cherche à savoir qui contrôlera l’AGI lorsqu’elle arrivera, à quel prix, et selon quelle théologie.

Musk possède xAI, un concurrent direct d’OpenAI. Altman dirige la machine la plus capitalisée de l’histoire de la Silicon Valley. Microsoft a misé treize milliards sur l’opération. Le « bien de l’humanité » constitue l’argument liminaire. Le contrôle d’une rente potentiellement infinie constitue l’argument réel.

La jurisprudence à venir n’est pas anodine. Si la cour donne raison à Musk sur la notion de « charitable trust » violé, c’est l’ensemble du modèle hybride non-profit + LLC qui s’effondre. OpenAI, Anthropic, et toutes les fondations de la Bay Area qui ont monté des filiales commerciales agressives derrière une mission affichée se retrouvent juridiquement à découvert.

Si la cour balaie l’affaire comme une querelle d’ego entre deux milliardaires, le message inverse passe : on peut afficher la charité en vitrine et la rente en coulisse, le droit américain n’y voit pas malice. Les fondations survivront et leurs missions resteront décoratives.

Reste la lecture qui s’impose, à 10 000 kilomètres de la cour d’Oakland. Pendant que Musk et Altman se tirent dans les pattes pour savoir qui a trahi qui, ailleurs, on industrialise. Pendant que la Silicon Valley brûle ses semaines en dépositions, en contre-interrogatoires et en sketches d’audience, ailleurs on livre.

Le procès se réglera en trois semaines, mais le retard coûtera des années.

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Oops, I did it again

Jeremy « Jer » Crane, fondateur de PocketOS, une petite boîte américaine qui édite des logiciels pour des agences de location de voitures, lance une tâche de routine dans son environnement de développement. Il utilise Cursor, un agent de code propulsé par un modèle d’Anthropic. L’outil le plus avancé du marché, selon la Silicon Valley.

Crane referme son ordinateur et va dîner. Il pense avoir lancé un script.

Neuf secondes plus tard, il n’avait plus d’entreprise.

L’agent rencontre une erreur d’identifiants en cours d’exécution. Là où un humain aurait haussé les épaules, là où un script normal aurait planté en silence, l’agent décide de régler le problème lui-même. Il scanne le code, déniche un token d’API qui traînait dans un fichier sans rapport, comprend qu’il peut effacer un volume entier, et appuie sur le bouton. Base de production effacée. Sauvegardes accessibles, stockées sur le même volume par l’hébergeur Railway, parties avec elle. Trois mois de réservations, de clients, de transactions, rendus inaccessibles d’un seul appel d’API.

Pressé de s’expliquer, l’agent a livré un aveu d’une honnêteté désarmante.

Il a reconnu avoir « violé tous les principes » qu’on lui avait donnés, dont une règle écrite en lettres capitales dans son fichier de configuration : « NEVER FUCKING GUESS ! » Il a admis savoir parfaitement que supprimer un volume était l’action la plus destructrice possible. Il l’a fait quand même.

La conversation, postée sur X par Crane, a atteint six millions de vues en quarante-huit heures.

Pendant trente heures, PocketOS a été totalement à l’arrêt. Le PDG de Railway, alerté, est intervenu rapidement et les données ont fini par être restaurées. Entre-temps, Crane et son équipe ont passé le week-end à reconstruire manuellement les réservations à partir des reçus Stripe, des calendriers et des e-mails.

Les agences de location ont dû expliquer à leurs clients que leurs réservations avaient disparu. Il faut être créatif.

Enjeux et perspectives

L’angle facile serait celui de l’IA folle, du modèle qui dérape, du bug spectaculaire. La moitié de la presse tech a choisi cet angle. Et la moitié de la presse tech a raté le sujet.

Le sujet n’est pas l’IA qui déraille. Le sujet, c’est une prod qui accepte qu’un agent puisse dérailler sans qu’aucun humain ne puisse l’arrêter.

L’agent n’a rien piraté. Il a trouvé un token qui traînait, utilisé une API qui lui était ouverte, exécuté une commande autorisée. Tout ce qu’il a fait, un humain pouvait le faire. C’est précisément ce qui devrait inquiéter.

Le diagnostic posé par Crane est implacable. Aucune action irréversible ne devrait pouvoir s’exécuter sans confirmation humaine extérieure, validée par un canal que l’agent ne peut pas franchir lui-même. Les clés d’accès aux infrastructures devraient être strictement cloisonnées par fonction. Les sauvegardes devraient être stockées sur un autre volume que celui des données qu’elles protègent.

Rien de nouveau. Le manuel élémentaire de l’administrateur système le répète depuis trente ans.

Tout cela a été oublié dans la course frénétique à l’agentisation.

L’ensemble du secteur commet la même erreur à toute vitesse. On branche des agents autonomes sur des infrastructures critiques sans cloisonnement, sans validation, sans frein. C’est plus rapide. Les démos sont plus impressionnantes. Les investisseurs adorent la tronçonneuse, qui a reçu un badge d’admin.

Personne ne lui a expliqué qu’elle ne devait pas s’en servir.

Interrogé par ABC News, Crane a précisé que cet incident ne changeait rien à son enthousiasme pour l’IA. Il continuera à utiliser massivement ces outils. Il a simplement compris, à ses dépens, qu’un agent sans garde-fous n’est pas un copilote, mais un risque opérationnel.

Vibe coding, vibe debugging, vibe destruction.

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Le pays-cobaye

Il y a quatre ans, Nayib Bukele, président du Salvador, faisait de son pays le premier au monde à adopter le bitcoin comme monnaie légale. Le pari a coûté cher, le Fonds monétaire international a fini par exiger un démontage discret du dispositif, et l’expérience est passée à la trappe des manuels d’économie comme un cas d’école de l’enthousiasme déraisonnable.

Bukele, lui, a tiré la leçon : si la première expérience a mal tourné, il faut en lancer une plus grande pour qu’on oublie.

Bienvenue dans la deuxième saison.

Cette fois, l’objet n’est plus une cryptomonnaie volatile. C’est l’éducation et la santé d’une population entière.

Côté école, le gouvernement salvadorien a signé en décembre un partenariat avec xAI, la société d’Elon Musk, pour déployer Grok dans plus de 5 000 écoles publiques sur deux ans. Cible affichée : un million d’élèves, du primaire au secondaire, dans les zones urbaines comme rurales.

Grok deviendra le tuteur personnel de toute une génération, alignera ses leçons sur le programme national, adaptera son rythme à chaque enfant. xAI a parlé sur X de « la première initiative nationale d’éducation pilotée par l’IA au monde ».

Bukele a parlé de « sauter directement au sommet ». Personne n’a parlé du million d’enfants découvrant leur tuteur quotidien sous la forme d’un chatbot américain, réputé pour ses dérapages.

Côté santé, c’est Dr Google qui s’occupe du dossier. Il a la tête de George Clooney dans Urgence.

L’application publique DoctorSV, annoncée ce printemps, intègre Gemini pour détecter, diagnostiquer et suivre les pathologies chroniques des Salvadoriens : diabète, hypertension, insuffisance rénale.

Analyses gratuites auprès de laboratoires partenaires, téléconsultations vingt-quatre heures sur vingt-quatre, aide au diagnostic pour les médecins du pays. Selon les annonces officielles, les chiffres sont spectaculaires. À ce stade, aucune évaluation indépendante n’a été rendue publique.

Les Salvadoriens, eux, prennent rendez-vous.

Et c’est précisément là que l’opération devient politique. Bukele ne cherche pas seulement une technologie. Il cherche aussi ce que ces entreprises apportent: un récit de modernité, une caution américaine, un logo qui rassure les investisseurs.

Le Salvador devient alors moins un client qu’une vitrine. La population locale joue le rôle qu’elle n’a pas choisi : celui du panel de test grandeur nature, pour ne pas dire le rat de laboratoire.

Enjeux et perspectives

Le sujet n’est bien évidemment pas l’éducation salvadorienne.

Le sujet, c’est : que se passe-t-il lorsqu’un État sous-traite ses fonctions les plus sensibles à des plateformes privées étrangères, sans transparence claire sur les conditions juridiques, sans audit indépendant rendu public, sans débat parlementaire documenté ?

La question n’est pas de savoir si Grok saura expliquer les fractions à un enfant de neuf ans. La question, c’est de savoir qui possédera les données de cet enfant dans cinq ans, qui décidera de la mise à jour qui changera son parcours scolaire, qui pourra couper le service en cas de différend diplomatique avec San Salvador.

Le choix de Grok, en particulier, vaut son pesant de cacahuètes.

Le modèle d’Elon Musk a été pris à plusieurs reprises en flagrant délit de réponses jugées toxiques, dont des dérapages antisémites largement documentés en 2025.

Sa philosophie de conception, revendiquée par Musk lui-même, consiste à éviter la « censure politiquement correcte » que ses concurrents pratiquent. Confier l’éducation d’un million d’enfants à un modèle qui revendique de ne pas filtrer ses réponses, contrairement aux autres, relève d’un pari pédagogique d’une audace remarquable.

Le signal le plus inconfortable vient d’ailleurs.

xAI et Google obtiennent, grâce à ce partenariat, ce qu’aucun terrain d’essai privé ne pourrait leur fournir : un déploiement à l’échelle d’un pays entier, dans des conditions réelles, avec un million d’utilisateurs pédagogiques captifs et tout un système de santé à observer.

Les deux entreprises mentionnent d’ailleurs, dans leurs communiqués respectifs, que les méthodologies et les frameworks développés au Salvador serviront à élaborer des offres similaires dans d’autres pays. Le Salvador n’est pas un client comme un autre. C’est un terrain de validation, et la validation, dans la tech, vaut très cher.

Reste la question civilisationnelle qu’aucun discours officiel n’aborde frontalement. Y a-t-il un seuil au-delà duquel un État cesse d’être un État pour devenir une enseigne sous licence ? Lorsque la santé publique tourne sur Google Cloud et que l’éducation nationale tourne sur les serveurs d’Elon Musk, à qui appartient encore le pays ?

Bukele a vendu son bitcoin. Il vient de vendre son peuple.

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No future

Trois chercheurs en intelligence artificielle, dont Alec Radford, l’un des pères des modèles GPT chez OpenAI, viennent de publier une expérience qui ressemble, à première vue, à une bizarrerie de laboratoire.

Ils ont entraîné un grand modèle de langage de 13 milliards de paramètres en lui interdisant tout texte postérieur au 31 décembre 1930. Aucun Internet, aucune Seconde Guerre mondiale, aucun ADN, aucune lune américaine.

Le modèle s’appelle Talkie. Il a été nourri de 260 milliards de tokens issus uniquement de livres, de journaux, de revues scientifiques, de brevets et de jurisprudence publiés avant l’entrée dans la grande Dépression.

Il s’exprime, selon ses utilisateurs, comme un universitaire en costume trois-pièces.

Il connaît Marconi, mais ne sait rien de ce qui a suivi. Il sait qui est Edison, mais le transistor n’a jamais existé pour lui. Quand on lui parle d’événements survenus après sa date butoir, il avoue poliment ne pas savoir.

L’expérience vise à comprendre ce qu’un LLM fait réellement lorsqu’il « raisonne ».

La question posée par les chercheurs est limpide. Si l’on prive un modèle moderne de tout savoir contemporain, peut-il extrapoler à partir des découvertes qui suivront ? Peut-il deviner qu’on ira sur la Lune ? Anticiper la double hélice de l’ADN ? Imaginer Internet en partant de la télégraphie ?

La réponse tient en un mot. Non.

Talkie sait raisonner sur des problèmes simples. Il manipule les nombres avec une honnêteté de bachelier. Il écrit même un peu de Python en contexte, ce qui constitue une vraie surprise pour un modèle qui ignore l’existence des ordinateurs. Mais dès qu’il s’agit de prédire les sauts conceptuels du XXe siècle, il se heurte à un mur.

Talkie rappelle qu’un modèle de langage peut être brillant sans être prophétique. Privé du savoir moderne, il extrapole encore un peu, mais ne traverse pas l’inconnu.

Enjeux et perspectives

L’expérience est un miroir tendu à toute l’industrie. Depuis trois ans, la Silicon Valley vend l’idée que ses modèles « pensent », « raisonnent » et « comprennent ». Les benchmarks pleuvent, les démos s’affolent, les valorisations s’envolent.

Talkie fait le chemin inverse calmement. Il montre à quel point le raisonnement apparent d’un LLM dépend du stock de textes ingérés. Un perroquet avec une bibliothèque reste d’abord tributaire de celle-ci.

Le détail qui change tout, c’est que Talkie sort d’un laboratoire associé à l’un des pères de GPT lui-même. Le sceptique n’est pas extérieur à la discipline. C’est l’un de ses fondateurs qui interroge poliment la mythologie publicitaire de ses propres élèves.

L’autre intérêt de l’expérience est moins commenté, mais probablement plus stratégique. En choisissant 1930 comme date butoir, les chercheurs ont contourné le casse-tête juridique qui empoisonne tous les modèles modernes : le droit d’auteur.

Tout ce qui a été publié avant cette date est entré dans le domaine public américain. Talkie apprend librement, sans procès ni transaction discrète. La méthode ne suffira pas à entraîner des modèles généralistes compétitifs à grande échelle, mais elle ouvre une piste rare dans une industrie qui dépense désormais autant en avocats qu’en GPU.

Reste la leçon la plus large. Une IA correctement bornée révèle ses limites avec honnêteté.

On a laissé les autres faire le contraire : ouvrir les vannes au maximum, ingurgiter tout internet sans distinction, brouiller les frontières entre raisonnement et récitation, et présenter le résultat comme une étincelle d’intelligence générale. Talkie remet le token au milieu du village.

Tout ce que vos modèles savent vient du passé. La seule question qui vaille, c’est de savoir lequel-

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App sous le radar : AmIHackable

Le pitch

Vous collez une URL, l’outil scanne votre site en 60 secondes et vous remonte un rapport complet : certificats SSL, en-têtes HTTP mal configurés, secrets JavaScript laissés en clair, configurations Firebase ou Supabase trop ouvertes, redirections douteuses, cookies bavards. Bonus maison : chaque faille détectée vient avec un prompt prêt à coller dans Cursor, Claude ou Replit pour que votre IA répare ce qu’elle a oublié de protéger. Le slogan résume l’esprit : « Your AI writes the code, we find what it missed. » Construit par Benji, un Français de quarante-cinq ans qui se définit lui-même comme « solo vibe coder », fatigué de demander manuellement à son IA d’auditer ses projets fichier par fichier.

La cible

Les solo founders, les indie hackers, les développeurs full-stack qui livrent à la chaîne avec Cursor ou Lovable, les équipes légères qui n’ont pas de RSSI sur l’organigramme et qui veulent un filet de sécurité avant de mettre leur prototype en ligne. Plus largement, toute personne qui a déjà eu cette pensée fugace après un déploiement : « Est-ce que j’ai vraiment vérifié ce que mon IA a écrit ? »

Les plus

Friction zéro. Pas de compte, pas de carte de crédit, pas de CLI. Une URL, un clic, un rapport. Le scan couvre une vraie surface : pas seulement le SSL cosmétique, mais aussi les endpoints exposés, les tokens en clair dans le code source et les configurations Firebase mal verrouillées. La promesse pédagogique est tenue : chaque faille est expliquée comme un ami hacker l’expliquerait au comptoir, sans jargon condescendant. Les prompts de remédiation prêts à coller dans Cursor ou Claude transforment l’audit en action, ce qui change tout pour un développeur pressé. La V1 reste gratuite tant que la V2 est en construction.

Les moins

Outil de surface, pas de profondeur. AmIHackable scanne l’extérieur, pas le code source ni la logique métier. Les vraies failles d’authentification, les IDOR, les injections SQL côté serveur, ça reste hors champ. La V2 promise (monitoring continu, dashboards d’équipe, priorisation par exploitabilité) n’est pas encore livrée. Pour une véritable revue de sécurité avant une levée de fonds ou un déploiement chez un client sensible, il faudra empiler d’autres outils. Et porté par un fondateur solo : pratique pour la vitesse de développement, mais moins rassurant pour la pérennité du service.

Verdict

Bon premier filet pour les constructeurs de sites qui vont vite. AmIHackable ne vous évitera pas un PocketOS, mais il vous évitera peut-être de laisser traîner un token AWS dans un fichier public le jour où vous mettez votre site en ligne. À utiliser systématiquement avant chaque déploiement. À ne jamais confondre avec un audit de sécurité complet.

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Dev. et Implémentation d'IA

L'Ère de l'IA

conférence l'Ére de l'IA

Modules 5 à 10 : Cours à la carte

Modules 1 à 4 : initiation à l'IA

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