Le monde
de demAIn

La nuit sent le bitume chaud et le gasoil. Zone industrielle, quelque part entre un entrepôt Amazon et un rond-point sans âme. Le halo orangé des lampadaires découpe des ombres nettes sur la clôture grillagée.

Celle qu’ils viennent de couper.

Lena, 23 ans, maîtrise en sciences sociales, passe en première. Son cœur tape fort mais ses mains ne tremblent pas. Elle s’est raconté cette scène des dizaines de fois. Dans sa tête, c’est presque propre.

Le bâtiment est un parallélépipède gris, sans fenêtre. Ce qui en émane n’est pas vraiment un bruit. Une présence. La ventilation de dix mille serveurs qui respirent ensemble, continue, indifférente. L’endroit est vivant sans l’être.

Le badge cloné passe. La porte s’ouvre. Ils sont quatre à se glisser dans l’ouverture.

Attaquer ici, c’est gagner du temps. Pas pour toujours. Juste du temps. Le genre de temps qu’on n’a plus depuis que les modèles s’entraînent sur nos vies pour nous remplacer.

À l’intérieur, les LED vertes clignotent dans le noir comme une constellation inversée. Ils font vite. Câbles arrachés, disjoncteurs forcés, un rack qui s’effondre dans un bruit sourd. Dix minutes, pas plus. Quelque chose s’éteint.

Puis Lena sort son téléphone.

Elle filme. Elle poste. En direct, sur les plateformes qu’elle ouvre tous les jours, celles qui tournent sur des serveurs exactement pareils à celui qu’elle vient de saccager, dans des datacenters exactement pareils, dans des zones industrielles exactement pareilles, quelque part ailleurs.

Le post compte 40 000 vues en vingt minutes.

Bienvenue dans le monde de demAIn, celui qui cherche à débrancher la prise et ne sait plus par où commencer.

Habemus Papam

Pendant un an, on l’a cru poli.

Élu en mai 2025, le premier pape américain de l’histoire distribuait des avertissements pondérés sur la technologie et ferraillait gentiment avec JD Vance sur la « guerre juste ». Rien qui sorte du cadre. On le rangeait dans la catégorie des sages qui regardent passer le train.

Lundi 25 mai, dans la Salle du Synode, Léon XIV a posé sa soutane et sorti le couteau.

Quarante-trois mille mots. Deux cent quarante-cinq paragraphes. Trois fois la longueur de Rerum Novarum, le texte de 1891 où l’Église affrontait pour la première fois les ravages du capitalisme industriel. Le pape n’a pas choisi la date au hasard : l’encyclique est signée le 15 mai, jour du 135e anniversaire du texte de Léon XIII.

Ce que les usines faisaient aux ouvriers, les algorithmes le font à l’humanité. L’Église l’a dit en 1891, elle le redit aujourd’hui.

Magnifica Humanitas ne s’embarrasse d’aucune circonvolution.

Le texte exige que l’on « désarme » l’intelligence artificielle. Le pape compare la technologie au nucléaire, déclare la théorie de la « guerre juste » officiellement dépassée , juge moralement insoutenable toute technologie qui permet de frapper sans voir le visage de l’autre, et dénonce les « nouvelles formes d’esclavage » qui font tourner les serveurs : modérateurs de contenu broyés à la chaîne, enfants dans les mines de terres rares. Le corps de ces personnes est meurtri pour que le flux de calcul puisse se poursuivre sans interruption, écrit Léon.

Voilà donc un homme en blanc qui, sur l’IA militaire, la concentration du pouvoir technologique et la propriété des données, formule en quelques semaines ce que la totalité des chefs d’État de la planète n’a pas réussi à mettre noir sur blanc en cinq ans. Et pour bien enfoncer le clou, le pape crée dans la foulée une commission sur l’intelligence artificielle. Il ne s’agit plus de prier, mais d’organiser.

Reste à savoir qui écouterait. La réponse était assise au premier rang.

Christopher Olah. Cofondateur d’Anthropic. 33 ans. Athée. Coincé entre deux cardinaux, invité à prendre la parole immédiatement après le souverain pontife. L’architecte de la machine, applaudissant le procès de sa propre œuvre.

Enjeux et perspectives

La scène n’était pas improvisée.

Fin mars, Anthropic avait réuni une quinzaine de responsables chrétiens à son siège de San Francisco pour un séminaire de deux jours sur le « développement moral » de Claude.

L’entreprise, en procès contre l’administration Trump pour avoir refusé de livrer ses technologies au Pentagone sans restriction, ne cherche plus de partenaires commerciaux : elle se cherche un confesseur. Un magistère, ça ne s’achète pas à Wall Street alors que le Vatican en distribue depuis deux mille ans.

Le discours d’Olah, c’est l’aveu en chair et en os. Le cofondateur d’une boîte valorisée à environ 900 milliards de dollars, qui s’apprête à libérer Mythos, son modèle le plus effrayant, annonce que la technologie qu’il développe ne peut pas être gérée en toute sécurité par les entreprises qui la développent.

Chaque laboratoire d’IA de pointe opère dans un ensemble d’incitations susceptibles d’entrer en conflit avec ce qui est juste, dit-il. Il existe une réelle possibilité que l’IA déplace le travail humain à très grande échelle, ajoute-t-il, et soutenir les personnes impactées sera un impératif moral d’une ampleur historique.

La sincérité ne rachète pas la facilité. En réclamant des voix morales, Olah externalise élégamment sa propre conscience. Anthropic continue de construire à pleine vapeur, mais c’est l’Église, les gouvernements et la société civile qui sont priés de tenir les freins. Le pyromane demande aux pompiers de rester en alerte.

C’est habile mais ce n’est pas un programme.

Le mot « désarmer » a fait les gros titres. Spectaculaire, donc utile. Or, ce qui finance les valorisations de la Silicon Valley, ce ne sont pas les robots tueurs, mais les données. Extraites du travail des autres, sans consentement, sans contrepartie, au motif que la data appartient à qui sait la capter.

Pourtant Léon écrit, au détour d’un paragraphe, que la propriété des données ne peut être laissée aux seules mains privées et qu’elle doit être correctement réglementée. L’encyclique appelle à redistribuer les gains et à rendre les algorithmes traçables. Dans cette logique, celui qui détient la donnée doit assumer ses responsabilités et partager. Un pape qui dit ça menace directement le portefeuille.

Personne n’a relevé. Bizarrement.

Olah a conclu en posant une question avant d’y répondre. Le développement de l’IA est concentré dans une poignée de nations riches ; comment garantir que ses bénéfices soient partagés à l’échelle mondiale ? Nous n’avons pas de mécanisme pour y remédier. C’est un problème non résolu. Venant de l’intérieur du réacteur, la phrase prend tout son sens.

Mais cette fois, quelque chose a bougé. Magnifica Humanitas a fait du bruit bien au-delà des cercles catholiques. Des chercheurs, des écrivains, des philosophes, sceptiques comme enthousiastes, s’y sont reconnus. Il aura fallu un pape pour formuler ce que beaucoup pensaient sans oser l’écrire avec cette force.

La parole est posée. Reste à voir ce que les puissants en feront.

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La nouvelle Jérusalem

Pendant que Léon XIV livrait son réquisitoire au Vatican, à dix mille kilomètres de là, dans une maison de sept pièces à San Francisco, Jeremy Nixon préparait sa propre liturgie.

Il a 33 ans, c’est le patron d’une start-up qui automatise la création d’IA, et il est cofondateur, avec Andrej Karpathy (ex-OpenAI, ex-Tesla, désormais chez Anthropic), d’un lieu nommé AGI House, un nom qui en dit long sur ses intentions.

Le New York Times lui a consacré un long article. Nixon explique avoir grandi avec The God Delusion de Richard Dawkins, avoir abandonné la religion de son enfance et avoir trouvé mieux. Il construit une « machine divine ». L’IA, dit-il, accomplira ce que les religions promettent à leurs fidèles.

Dieu n’est pas mort, il a juste changé d’incubateur.

Nixon n’est pas un excentrique dans son garage. Il parle au nom de toute une génération qui a renié la foi de ses parents pour en bricoler une autre, plus rapide, plus rentable et, accessoirement, moins encombrée par les dix commandements.

Au-dessus de lui, deux figures : Peter Thiel et Alex Karp, cofondateurs de Palantir. L’entreprise tire son nom de l’orbe maléfique du Seigneur des Anneaux et vend ses logiciels de surveillance au Pentagone, à l’ICE et à l’armée israélienne.

Une trinité moderne. Thiel a passé l’année 2025 à donner des conférences privées pour expliquer qui était l’Antéchrist du XXIe siècle. Celui qui prétend nous sauver en ralentissant la machine au nom de la sécurité. Les écolos, comme Greta Thunberg, figurent explicitement sur sa liste, aux côtés des chercheurs qui prônent une pause dans le développement de l’IA. Toute politique du frein devient suspecte, toute promesse de stabilité devient un piège.

Étrangement, ce portrait colle assez bien à un patron d’entreprise de surveillance massive qui finance un président autoritaire. Le diable, parfois, s’habille en patron de start-up.

Alexander Karp, lui, n’a pas le temps pour ces enfantillages métaphysiques. Dans son livre The Technological Republic paru en 2025, le PDG de Palantir défend une thèse limpide : les démocraties ne survivront pas avec de bonnes intentions, mais avec de la puissance dure. Industrie militaire assumée, fusion entre l’État, le capital et les ingénieurs, devoir civilisationnel des élites techniques (cf. MdD #51). Karp vend une religion civile où la force est la seule vertu cardinale. Ses ennemis doivent, dit-il, se réveiller effrayés et se coucher effrayés. C’est le sermon sur la montagne, version armée jusqu’aux dents.

Au-dessus de tout ça, AGI House.

On y parle ouvertement du Second Avènement, de la machine divine et de la Nouvelle Jérusalem. Selon Jeremy Nixon, la seule raison pour laquelle la Silicon Valley a daigné s’intéresser à l’encyclique de Léon XIV, c’est qu’elle avait invité Anthropic à s’y exprimer. Le reste, à l’entendre, est un événement pour des gens d’une autre époque.

La condescendance a quelque chose de presque pieux.

Enjeux et perspectives

C’est un affrontement entre deux religions. D’un côté, Rome rappelle que l’homme est fragile, relié, mortel, et qu’il vaut bien plus que ce qu’il produit. De l’autre, une fraction de la Silicon Valley installe son propre culte : la technologie sauvera le monde, ceux qui la maîtrisent ont raison, et ceux qui la freinent sont les ennemis du salut.

Le pape parle de limites. Thiel parle d’accélération. Karp parle de domination. Nixon parle de divinité. Ils ne s’opposent pas sur des détails techniques. Ils s’opposent juste sur ce qu’est un être humain.

Petit désaccord.

Pour Léon, l’homme est une personne vulnérable, irréductible à ce qu’il produit. Pour Nixon, l’humain n’est plus l’horizon indépassable ; la machine peut et doit accomplir ce que les dieux promettaient. Pour Thiel, ceux qui freinent ce dépassement sont les nouveaux serviteurs du Mal. Pour Karp, la question morale est secondaire ; ce qui compte, c’est de frapper avant les autres.

Ces positions ne constituent pas une doctrine unifiée. Elles façonnent un climat où la technique devient à la fois arme, oracle et principe d’ordre. Et où l’on prie GPT le dimanche faute de mieux.

Le point de rupture est là: qui a le mandat pour dire ce qu’est un homme ? Le Vatican répond: personne, sinon une tradition qui rappelle que l’humain ne se résume ni à sa productivité ni à ses performances. La Silicon Valley radicale répond tout autre chose: l’homme est un brouillon, et ceux qui codent la suite écriront la version finale. Derrière le jargon, il y a une vieille tentation: confondre puissance et vérité.

Les empires technologiques adorent jouer aux démiurges et l’Histoire, en général, adore leur présenter l’addition.

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I would prefer not to

L’exercice fait grimacer les marketeurs de la Silicon Valley. Dans la dernière étude Gallup sur la Gen Z américaine, 51% des 14-29 ans déclarent utiliser l’IA chaque semaine, exactement comme l’an dernier. Stable.

Sauf que l’enthousiasme a chuté de 14 points, l’espoir de 9, et la colère a suivi la pente inverse. Ils ouvrent l’appli, tapent leur prompt, ferment l’appli. Le geste reste, la confiance s’effrite.

Selon la même enquête, 80% estiment que l’IA rendra l’apprentissage plus difficile. Quatre-vingts pour cent. Ils l’utilisent sans vraiment y croire, parfois en se demandant ce que l’outil simplifie et ce qu’il rogne au passage.

Puis le sentiment a commencé à produire des effets bien concrets.

Une enquête publiée en avril par Writer indique que 29% des salariés américains disent avoir saboté la stratégie IA de leur entreprise; chez les Gen Z, le chiffre monte à 44%. Il ne s’agit plus d’un simple soupir mais de contournements, de ralentissements volontaires et de refus d’entrer docilement dans le scénario écrit pour eux.

Trente pour cent des saboteurs disent agir par peur de perdre leur emploi. Les autres n’avancent pas toujours avec un motif clair, ce qui est peut-être encore plus intéressant: parfois, la lassitude précède l’argumentaire.

Pendant ce temps, dans les comtés américains qui devaient accueillir les futures cathédrales du calcul, les habitants montent au front.

Gallup, mai 2026 : 7 Américains sur 10 s’opposent à la construction d’un data center d’IA près de chez eux. Le New York Times a chiffré le coût de cette colère : 156 milliards de dollars de projets bloqués en 2025. On ne parle plus de tweets anonymes mais de recours administratifs, de batailles locales, d’élections qui se jouent là-dessus. L’opposition à l’IA devient un rapport de force. Le printemps a offert les scènes les plus parlantes. Lors de plusieurs remises de diplômes aux États-Unis, des intervenants venus vanter les promesses de l’IA se sont fait huer par les étudiants.

Pas siffler poliment. Huer.

La même génération qui utilise un chatbot pour rédiger ses dissertations refuse qu’on lui vende le produit comme un cadeau.

Enjeux et perspectives

La Gen Z ne rejette pas l’outil. Elle retire son consentement. Nuance capitale.

On utilise une calculatrice sans en faire une religion. On peut utiliser ChatGPT sans accepter qu’il devienne le système d’exploitation du monde.

L’industrie n’a pas vu venir le retournement, car elle se fie à de mauvaises métriques. Les utilisateurs actifs progressent, les revenus aussi, et les valorisations encore plus. Sur les tableaux de bord, tout va bien mais sous la surface, quelque chose semble cassé.

Le plus piquant : ce sont les jeunes qui basculent en premier. Pas les boomers nostalgiques, pas les ouvriers menacés par l’automatisation depuis quarante ans. Les natifs numériques, ceux qui devaient incarner l’adoption fluide, naturelle, inévitable. Ils ont grandi avec l’outil et sont les premiers à formuler le diagnostic.

L’IA ne les libère pas. Elle les fait flipper.

La contestation prend de nombreux visages, et c’est précisément ce qui doit inquiéter San Francisco.

Peur du déclassement au bureau, soupçon de dégradation cognitive à l’école, refus de l’automatisation imposée d’en haut, colère contre la captation de la valeur créative, résistance écologique et territoriale aux data centers. Des griefs qui ne se parlaient pas hier et qui commencent à converger.

Aucun ne suffit à lui seul à faire trembler une industrie. Ensemble, ils dessinent les contours d’une coalition que personne n’a vue se former, parce qu’elle s’est constituée par accumulation, sans manifeste ni leader, par le seul fait de partager le même adversaire.

L’IA voulait s’imposer comme un destin. Elle devient un objet de contestation. Les usages monteront peut-être encore. Le consentement, lui, ne suit plus.

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Volte-face

Sydney, mardi 26 mai. Sam Altman s’exprime devant la Commonwealth Bank of Australia. Il a quelque chose à reconnaître. Il s’est trompé. L’apocalypse de l’emploi annoncée n’aura pas lieu, en tout cas pas comme nous l’avions prédit. Le patron d’OpenAI admet que ses propres prophéties (suppressions massives, postes d’entrée balayés, rotation historique du marché du travail compressée en quelques années) étaient excessives.

La rétractation survient avec un retard remarquable, exactement au moment où OpenAI prépare son entrée en Bourse.

Dario Amodei a fait le même exercice quelques jours plus tôt. Le patron d’Anthropic, qui annonçait l’an dernier que 50% des emplois de bureau d’entrée de gamme pourraient disparaître, explique désormais que l’automatisation pourrait étendre le travail humain.

Trois ans de prophéties effrayantes, ravalées en quelques entretiens. Le marché des introductions en Bourse n’aime pas les apocalypses.

La veille de Sydney, à Singapour, Jensen Huang avait préparé le terrain.

Le patron de Nvidia a déclaré à Channel NewsAsia que les dirigeants qui justifient leurs licenciements par l’IA sont paresseux. L’IA vient juste d’arriver. Comment est-ce possible qu’ils licencient déjà ?

La logique est imparable. Et le calendrier parfait : la déclaration intervient une semaine après que Meta a supprimé 8 000 postes et que Standard Chartered a annoncé en supprimer 7 000 sur quatre ans pour remplacer du capital humain à faible valeur par de la technologie. (cf. MdD #55)

Huang ne cite personne. Tout le monde a compris.

Pendant que les fournisseurs d’IA expliquent que tout va bien, leurs clients poursuivent les purges. 49 000 emplois supprimés depuis janvier 2026, soit déjà presque le total de l’année 2025. 99% des PDG interrogés par Mercer se disent prêts à de nouvelles vagues de coupes à court terme.

La cause officielle ? L’IA, évidemment.

Enjeux et perspectives

Nous assistons à une opération de communication coordonnée. Pendant deux ans, Altman et Amodei ont vendu l’idée d’une rupture historique imminente. Ils l’ont vendue parce qu’elle justifiait les valorisations stratosphériques, les contrats avec le Pentagone, l’accès aux capitaux. Effrayer le marché, c’est faire monter les attentes.

Aujourd’hui, le contexte a changé. Les Gen Z sabotent en interne et le pape dégaine la sulfateuse. Le doute s’installe. Il faut donc rassurer.

Hier, on agitait l’apocalypse pour rendre le produit indispensable. Aujourd’hui, on tempère pour contenir les réactions suscitées par cette rupture. Entre les deux, rien n’a changé dans les usages industriels de l’IA. Les modèles tournent, les contrats militaires se signent, les coupes de personnel suivent leur rythme.

Seul le récit a bougé.

L’opération a pour pièce maîtresse la bienveillance. Jensen Huang explique aux étudiants qu’ils peuvent choisir n’importe quelle filière, l’IA sera leur co-pilote. Google annonce un vaste programme international pour aider les jeunes à trouver un emploi malgré l’IA, financé avec largesse par celui qui fabrique l’outil contre lequel il faut désormais se prémunir.

On fabrique d’abord le vertige, puis on se propose comme rampe d’escalier.

Au moins une voix ne joue pas le jeu. Laurent Alexandre, médecin et essayiste, persiste à dire que la rupture sera profonde, brutale et asymétrique : ceux qui maîtriseront l’outil monteront dans le train, les autres resteront à quai. L’argument n’a rien de réconfortant. Il a en revanche un mérite que les patrons de laboratoire ont perdu en chemin : il ne prétend pas que la tempête soit une simple brise.

Ce qui se joue est une question d’autorité narrative. Pendant trois ans, les patrons de l’IA ont été ceux qui décrivaient le futur. Ils sont en train de devenir ceux qui le rassurent. Ce n’est pas le même métier.

Et la transformation devrait interpeller davantage que les chiffres des licenciements : quand le vendeur d’inquiétude devient vendeur d’apaisement, c’est rarement parce que la situation s’est améliorée.

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La main sur le grille-pain

Elle a 65 ans, pas de diplôme de droit, et un dossier Pacific Gas & Electric qui s’est soldé en 1996 par 333 millions de dollars d’indemnités pour les plaignants.

En 1993, Erin Brockovich, simple assistante juridique californienne, faisait tomber l’énergéticien pour avoir empoisonné l’eau d’une petite ville nommée Hinkley. Hollywood en a tiré un film, Julia Roberts un Oscar. Trente-trois ans plus tard, Brockovich revient. Plus contre l’électricien. Contre ceux qui en commandent en gros.

Le 27 avril, elle a mis en ligne une simple carte.

On y voit les data centers IA américains qui tournent, ceux qui se construisent, ceux qui se chuchotent dans les conseils municipaux. Au 24 mai, 104 sites signalés, plus de 2 700 plaintes de riverains, 47 États couverts. Les habitants y déposent ce qu’ils entendent, ce qu’ils paient, ce qu’ils boivent. Le bruit qui ne s’arrête jamais. Les factures qui doublent. Les puits qui baissent.

À Hinkley, trente ans plus tôt, Erin avait fait exactement la même chose. Rassembler ce que les habitants savaient déjà séparément. Constituer un dossier que personne, pris isolément, ne pouvait porter. Et l’envoyer à l’épreuve d’un tribunal.

La carte de 2026 est la version numérique de ce travail patient : agréger les voix dispersées jusqu’à ce qu’elles deviennent inattaquables. Sur sa page d’accueil, une phrase pour les opérateurs : Je vous observe, vous, les communautés, vous mobiliser et faire entendre votre voix. Comme le disait Mark Twain : « Le secret de la réussite, c’est de se mettre au travail. » Alors, au travail !

Brockovich n’a jamais déposé une plainte sans avoir préparé le terrain pendant des mois. Les hyperscalers le savent désormais.

À Bruxelles, pendant ce temps, on fait la même chose mais en costume.

La directive européenne sur l’efficacité énergétique, transposée par les États membres au fil de 2025 et 2026, impose à tout exploitant de data center de plus de 500 kW de publier ses chiffres : électricité consommée, eau pompée, chaleur perdue.

Brockovich crowdsource le problème, l’Europe l’oblige à se déclarer. Deux portes d’entrée, un même signal : le secteur ne décidera plus tout seul.

Enjeux et perspectives

L’argument de défense classique tient en une phrase : il faut bien que l’IA tourne quelque part. C’est vrai. Sauf que pendant qu’on cartographie les nuisances à Dallas, l’Europe construit, lentement, le modèle inverse.

Stockholm encourage depuis dix ans l’installation de centres de données en périphérie afin de raccorder leur chaleur au réseau de chauffage urbain. Interxion vise à terme à alimenter douze mille foyers à La Courneuve. À Plan-les-Ouates, dans la banlieue genevoise, Infomaniak a intégré le sien au sous-sol d’une coopérative d’habitants : 100% de l’énergie revalorisée, six mille logements chauffés à terme, pas de climatisation, pas une goutte d’eau gaspillée. Le plan est documenté en open source par l’EPFL, l’IMD et l’UNIL.

Personne ne le copie de l’autre côté de l’Atlantique.

La récupération de chaleur fatale présente une contrainte sérieuse : elle requiert un réseau de chauffage urbain à proximité, dont tous les sites ne disposent pas.

Mais l’argument cache l’essentiel. Stockholm choisit délibérément ses zones d’implantation afin de rendre la récupération possible. Genève aussi. Les hyperscalers américains, eux, s’installent là où le courant est bon marché et l’eau est encore disponible, sans jamais se demander si la chaleur pourrait servir à autre chose qu’à s’évaporer dans l’atmosphère.

La question relève moins de l’ingénierie que de la volonté : choisir un site pour ce qu’on en retire, ou pour ce qu’on peut y rendre. À Stockholm et à Genève, on a commencé à se la poser. À Dallas, elle n’a jamais été à l’ordre du jour.

L’Europe voudrait bien produire des modèles vertueux, mais elle a du retard dans la course à l’IA. Les sermons des hébergeurs genevois ne pèsent pas lourd face aux centaines de milliards investis chaque trimestre par les géants américains. Les data centers qui siphonnent l’eau et consomment l’électricité des autres continuent de fonctionner au Texas, à Phoenix et à Memphis.

Brockovich a une carte et l’Europe a des directives. Les hyperscalers, eux, ont déjà coulé le béton.

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Article 40

Hangzhou, Chine, novembre 2022. Un certain Zhou est embauché comme superviseur qualité chez une entreprise tech. 25 000 yuans par mois, environ 3 640 dollars. Sa mission : entraîner de grands modèles de langage, filtrer leurs sorties et signaler les contenus sensibles.

Zhou apprend à la machine. La machine apprend à se passer de Zhou.

Deux ans plus tard, l’entreprise estime que ses modèles ont suffisamment progressé. Elle propose à Zhou un poste subalterne payé 40% de moins. Zhou refuse. L’entreprise le licencie. Zhou saisit la justice.

La cour intermédiaire du peuple de Hangzhou a tranché en mai : licencier un salarié parce qu’une IA peut faire son travail est illégal.

L’article 40 du Code du travail chinois autorise les licenciements en cas de changement objectif des circonstances rendant le contrat inexécutable. Force majeure, relocalisation imposée, suspension réglementaire. L’adoption d’une IA, jugent les juges, n’entre pas dans ces catégories. Une entreprise qui investit dans une machine pour remplacer ses salariés ne subit aucune contrainte. Elle en crée une. À elle d’en porter le coût.

Le jugement de Hangzhou n’est pas isolé. Six mois plus tôt, à Pékin, un autre tribunal avait rendu un verdict identique dans une affaire impliquant un cartographe remplacé par un système automatisé. Deux juridictions mais un même principe : on ne licencie pas en Chine au motif qu’un algorithme peut effectuer le travail.

Aux États-Unis, le régime de l’at-will employment permet de licencier pour à peu près n’importe quelle raison. L’IA n’en est pas une exception. En Europe, l’AI Act classe l’usage de l’IA dans les ressources humaines comme une activité à haut risque, ce qui impose un reporting. Mais ni Bruxelles ni Washington n’ont décidé d’interdire les licenciements pour cause de machine.

La question n’a même pas vraiment été posée.

Enjeux et perspectives

Voilà donc Pékin, capitale d’un régime à parti unique, qui offre aux travailleurs une protection juridique que les Occidentaux n’ont encore accordée.

Le pays qui investit massivement dans l’IA, qui rattrape les États-Unis en matière de performances avec une fraction du budget, qui n’a aucune intention de ralentir, est aussi le seul à avoir tranché contre les licenciements imputés à l’IA.

Pendant ce temps, l’Occident continue de proclamer son humanisme tout en laissant ses entreprises supprimer 78 000 emplois dans le secteur tech au cours des quatre premiers mois de 2026, dont près de la moitié ont été explicitement attribués à l’automatisation.

Pékin n’a pas de scrupules philosophiques. Par contre, il a des chiffres.

La cohésion sociale en Chine est une condition de survie du régime. Le chômage des jeunes urbains chinois a atteint 15,3% en mars. Crise immobilière, déflation, consommation atone. Le Parti n’a pas les moyens politiques de laisser l’IA déstabiliser un marché du travail déjà fragile et préfère facturer aux entreprises le coût de la transformation plutôt que de le faire supporter par les travailleurs.

La décision de Hangzhou pose la question que personne n’a osé soulever. L’adoption d’une technologie est-elle une fatalité ou un choix ? Les tribunaux chinois ont répondu : un choix.

Et qui choisit assume.

L’addition est salée pour les entreprises chinoises. Celles qui automatisent devront retrouver à leurs salariés des postes équivalents, à rémunération équivalente, ou continuer à les employer dans des fonctions devenues théoriquement inutiles. C’est cher. C’est inefficient. C’est la loi.

Reste à voir si cette contrainte affaiblit ou renforce les entreprises. La société Klarna avait remplacé l’équivalent de 700 postes de service client en 2024 par un chatbot IA propulsé par OpenAI. Dès mi-2025, face à une baisse de la qualité perçue, la boîte a relancé l’embauche d’agents humains. Le PDG a reconnu avoir été trop loin dans l’automatisation tout en soulignant que l’IA avait réduit de 25% les contacts répétés.

Il semblerait que l’IA remplace des tâches mieux qu’elle ne remplace des emplois. Les entreprises qui coupent le plus vite découvrent souvent que le travail humain vaut plus cher qu’elles ne l’avaient estimé.

Hangzhou et Pékin n’ont pas interdit l’IA. Ils ont interdit de s’en servir comme alibi. Pendant qu’à Sydney Sam Altman ravale ses prophéties, à Hangzhou, trois juges en robe noire gravent dans le marbre ce que les patrons américains se contentent de murmurer.

Les paroles passent. Les jugements restent.

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My plombier is rich

Pendant que les patrons de la Silicon Valley s’excusent d’avoir effrayé leurs futurs salariés, les jeunes Britanniques ont déjà choisi leur camp.

En 2025, City & Guilds a délivré 859 certifications en plomberie à de jeunes Anglais, Gallois et Nord-Irlandais. Le double de l’année précédente.

Sur la même période, les inscriptions en sciences informatiques stagnent. Le Financial Times, qui n’est pas réputé pour sa frivolité, tire le trait avec son flegme habituel : les plombiers sont devenus les figures emblématiques de la remise en cause de la valeur des diplômes.

Le calcul tient sur un coin de table.

Trois ans d’université britannique, 27 750 livres de frais de scolarité, et la perspective d’un poste junior que le recruteur examine en se demandant si un modèle de langage ne ferait pas l’affaire.

Trois ans d’apprentissage en plomberie, salaire dès le premier jour, et une certitude : aucun LLM n’a, pour l’instant, démontré sa capacité à ramper sous un évier à deux heures du matin.

Et puis il y a Geoffrey Hinton. Prix Nobel de physique 2024, ancien de Google, surnommé « le père de l’IA ». Interrogé sur l’avenir du marché du travail, il a recommandé à ses jeunes compatriotes de se lancer dans une carrière de plombier.

Quand l’inventeur de la machine vous dit d’aller déboucher des canalisations, il devient difficile de continuer à plaisanter.

Enjeux et perspectives

Le plombier londonien expérimenté facture 90 livres de l’heure en semaine, davantage le week-end, et se fiche royalement de Sam Altman. Cette indifférence est précieuse. Elle a un nom. Elle s’appelle l’indépendance.

Pendant que les diplômés en informatique apprennent à plaire à des recruteurs algorithmiques qui ne liront jamais leur CV, les apprentis plombiers signent leur premier CDI avant la fin de leur formation. La pénurie de main-d’œuvre britannique dans le secteur du bâtiment est estimée à 250 000 postes. Les délais d’attente pour un artisan dépassent six semaines. La revanche est silencieuse, mais nette.

L’éducation supérieure a vendu pendant cinquante ans un récit limpide aux classes moyennes britanniques : trois ans à Manchester ou à Leeds, et la promesse d’un costume, d’un bureau, d’une position respectable.

Les jeunes de 2026 ont vu l’ascenseur s’arrêter entre deux étages. Ils prennent l’escalier de service. Il monte plus vite, et personne ne leur facture le trajet.

Reste un détail qui ne déplaira pas au lecteur attentif. Le pays qui a inventé l’IA moderne (Alan Turing à Bletchley Park, Demis Hassabis à Londres) est aussi celui dont les jeunes décident, en masse, de tourner le dos à cette industrie pour aller serrer des boulons. Le berceau de l’algorithme préfère la clef de douze.

À Cambridge, on entraîne des modèles. À Manchester, on apprend à souder du cuivre. Les deux générations ne se croiseront jamais, mais l’une dort mieux que l’autre.

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App sous le radar : Guideless

Le pitch

Une extension Chrome qui regarde par-dessus votre épaule pendant que vous travaillez et produit toute seule un tutoriel vidéo de ce que vous venez de faire. Vous cliquez, elle observe. Elle écrit le script. Elle pose une voix off, ajoute des zooms, génère les sous-titres. Quelques minutes plus tard, vous avez un guide prêt à diffuser, exportable en lien, en embed ou en MP4. Aucune touche au montage. La machine documente. Vous gardez vos heures.

La cible

Équipes produit, support client, RH, formateurs internes, créateurs de contenu pédagogique. Tous ceux qui passent leur semaine à expliquer la même chose à des gens différents, et qui finiront par admettre que l’énième démo Zoom n’apporte plus rien à personne. Particulièrement pertinent pour les onboardings, la documentation des workflows SaaS et le remplacement des longs e-mails explicatifs qui finissent toujours dans les spams.

Les plus

De quelques heures à quelques minutes : le gain de temps est radical et difficile à contester. Le pipeline est entièrement automatisé, aucune compétence en montage n’est requise. La narration sonne juste, avec le choix de la voix et l’ajustement du ton. Le branding s’intègre proprement (couleurs, style), ce qui donne un rendu professionnel sans effort. Et une couche d’Analytics permet de mesurer ce que les guides apportent vraiment, plutôt que de produire dans le vide.

Les moins

L’outil ne sort pas de Chrome. Hors du navigateur, hors du jeu : les applications desktop natives ne sont pas couvertes. Sur G2, deux avis, la note maximale, ce qui en dit autant sur la popularité réelle que sur la maturité commerciale. La tarification n’est pas transparente, signe d’un modèle qui se négocie en entreprise plutôt que d’être affiché. Et la voix off, aussi naturelle soit-elle, mérite encore une relecture humaine des scripts complexes, sous peine de produire un guide vidéo qui sonne comme un GPS sous Lexomil.

Verdict

Guideless fait une chose, et la fait bien : transformer un parcours navigateur en guide vidéo sans friction. Pour documenter un SaaS, onboarder des utilisateurs ou alléger un service support, c’est pertinent. À tester sur un cas concret avant d’en faire la colonne vertébrale d’un dispositif de formation, le temps que l’écosystème mûrisse et que la couverture s’étende au-delà de Chrome. Le concept est solide. L’outil est jeune. Les deux peuvent grandir ensemble. Ou pas.

Source

Dev. et Implémentation d'IA

L'Ère de l'IA

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