Publication du 7 septembre 2025
Edition n°20
Apertus humanum est. La Suisse vient de créer son IA souveraine avec un mode d’emploi paradoxal : développer l’indépendance technologique pour mieux la distiller par l’usage.
Le génie helvétique a accouché d’une intelligence artificielle open-source, transparente, bienveillante et éthique. Sur le papier, Apertus coche toutes les cases de la souveraineté numérique. Dans les faits, combien d’entreprises suisses vont l’utiliser via AWS ou Azure ? L’art de se tirer une balle dans le pied : créer son alternative aux géants américains pour mieux les solliciter.
Cette obsession du « propre » révèle notre époque schizophrène. Pendant que la confédération peaufine une IA éthiquement correcte, les mastodontes de la Silicon Valley avalent tout, le raffiné comme l’ordure, la beauté comme la laideur du web. Résultat : une IA suisse handicapée par ses propres scrupules face à des concurrents sans états d’âme.
Souveraineté technique, oui, mais risque de dépendance d’usage. Apertus incarne cette liberté offerte dont nous ne savons que faire. Entre candeur technologique et paresse utilisateur, la souveraineté numérique ressemble surtout à un concept bien marketé.
Voilà donc le monde de demAIn où nous créons nos propres outils d’émancipation… pour ensuite mieux les ignorer.
Bienvenue du côté obscur, on a des cookies.
Quand le vent soufflera
Mistral AI vient de sortir son arme secrète contre les géants américains : deux fonctionnalités qui transforment Le Chat en assistant personnalisé. « Memories » pour mémoriser vos habitudes, « partenaires de connexion » pour s’intégrer à vos outils. L’art de transformer sa faiblesse budgétaire en force d’agilité.
Pendant qu’OpenAI et Google se battent à coups de milliards de paramètres, la startup française joue la carte de l’intelligence relationnelle. Plutôt que de créer des modèles toujours plus gros, Mistral mise sur la personnalisation et l’intégration entreprise. Stratégie de David : quand on ne peut pas frapper plus fort, on frappe plus malin.
Enjeux et perspectives
Cette approche révèle un basculement majeur du marché IA. Fini l’époque des démos spectaculaires sans ROI mesurable. Les DSI se lassent des prouesses technologiques qui restent dans les labos et veulent de l’IA qui s’intègre dans leurs workflows existants. Mistral surfe sur cette fatigue du « spectacle technologique » en proposant ce que les géants négligent : l’utilité immédiate.
Le timing joue en sa faveur. Pendant que les mastodontes se disputent les gros titres avec leurs modèles de raisonnement, la startup française construit discrètement son écosystème d’intégration. Vingt connecteurs vers les outils d’entreprise, de GitHub à Salesforce. Cette stratégie de l’ombre transforme sa contrainte budgétaire en avantage : moins de moyens pour la recherche fondamentale, plus de focus sur les besoins concrets.
Par contre, sa liste de partenaires révèle l’éléphant dans la pièce. Le champion français de la souveraineté numérique s’appuie massivement sur l’écosystème américain pour exister. GitHub, PayPal, Stripe…
Cette réalité illustre le dilemme européen en IA : impossible d’ignorer la Silicon Valley, nécessaire de s’y intégrer pour survivre. Mistral incarne ce pragmatisme français qui assume la dépendance plutôt que de la nier.
L’art de faire de la souveraineté… en mode connecté.
Source
Casino Royale
La partie de poker a commencé, et les mises s’envolent. Les entreprises mondiales s’apprêtent à poser plusieurs trillions de dollars sur la table d’ici 2030 pour s’assurer une place dans la course à l’intelligence artificielle. Une frénésie d’investissement où les budgets explosent d’un tiers chaque année. Mais à ce jeu de dupes, la maison ne semble pas toujours savoir si elle va gagner.
Le bluff est presque parfait. La quasi-totalité des dirigeants se déclarent confiants dans leur capacité à évaluer le retour sur investissement de leurs projets IA. Pourtant, une fois les cartes abattues, la réalité est moins glorieuse : à peine la moitié d’entre eux peuvent réellement le faire. Cet écart béant entre la perception et la réalité dessine les contours d’une industrie qui navigue à vue, guidée par la peur de rater le train plus que par une stratégie claire.
Enjeux et perspectives
Derrière cette course effrénée se cache une contradiction fondamentale. Alors que les hyperscalers et les entreprises construisent des cathédrales de silicium pour héberger des modèles toujours plus gourmands, la gouvernance des coûts reste le parent pauvre de l’équation.
Une entreprise sur cinq n’a même aucun système formel de suivi des dépenses, transformant ses investissements massifs en un pari à l’aveugle. On dépense sans compter, en espérant que la chance sourira.
Illusion de contrôle, schizophrénie budgétaire. D’un côté, on alloue des fortunes aux plateformes cloud et aux outils d’IA générative, des postes aux dépenses notoirement opaques. De l’autre, on fait de l’explicabilité des modèles une priorité absolue, comme pour se rassurer sur la maîtrise d’une technologie dont les coûts réels échappent à toute analyse rigoureuse.
C’est le symptôme d’une industrie qui a choisi sa pilule : celle de l’investissement à tout prix, quitte à en ignorer les conséquences.
Le véritable enjeu n’est donc plus seulement technologique, mais existentiel.
La question n’est pas de savoir si l’IA va transformer l’économie, mais à quel prix et pour qui. Sans une maîtrise fine des coûts, de l’infrastructure au logiciel, le risque est de construire des empires aux fondations fragiles, où la rentabilité promise ne restera qu’un mirage.
Dans ce casino géant, les jetons s’accumulent mais n’y a-t-il personne pour penser vraiment compter les gains ?
Sources
Laisse entrer le soleil
Et si, dans 2001 Odyssée de l’espace, HAL 9000 avait choisi de nous préserver des tempêtes solaires plutôt que de saboter la mission ? C’est la vision que proposent IBM et la NASA avec Surya, le premier modèle d’IA fondation dédié à la physique solaire. Loin des dystopies habituelles où l’IA menace l’humanité, Surya incarne une intelligence artificielle gardienne, conçue pour nous protéger des tempêtes cosmiques en nous ouvrant grand les secrets de notre étoile.
Entraîné sur quinze années de données du satellite SDO, ce HAL bienveillant observe le Soleil en continu, apprenant à décrypter ses humeurs pour anticiper les éruptions violentes. Ces tempêtes de particules, capables de griller nos satellites, de paralyser nos réseaux électriques et de mettre en danger les astronautes, deviennent prévisibles. L’IA, souvent accusée de nous déconnecter du monde réel, nous reconnecte ici à notre environnement cosmique de la plus intime des manières.
Enjeux et perspectives
Le développement de Surya marque un tournant philosophique. Alors qu’une grande partie de l’industrie IA se concentre sur des enjeux commerciaux, la collaboration entre IBM et la NASA réoriente la puissance de calcul vers la survie et la protection de notre civilisation technologique. Il ne s’agit plus de vendre un produit, mais de préserver un écosystème. Le modèle, mis en open source, devient un bien commun, un bouclier numérique planétaire.
Ce retournement cosmique est d’autant plus remarquable que l’IA, en nous offrant une compréhension plus fine du Soleil, nous renvoie à notre propre fragilité. En transformant notre étoile en un livre ouvert, Surya nous rappelle que notre destin est intimement lié aux caprices du cosmos. La technologie ne nous extrait pas de la nature, elle nous y plonge avec une acuité nouvelle, nous forçant à une humilité cosmique.
L’enjeu dépasse donc la simple prouesse technique. Il s’agit de définir le rôle de l’IA dans notre avenir. Doit-elle être un outil de profit ou un instrument de préservation ?
Avec Surya, IBM et la NASA proposent une réponse claire : l’intelligence artificielle peut être le gardien de notre berceau, un partenaire silencieux dans notre odyssée spatiale.
Une lueur d’optimisme dans la nuit étoilée.
Source
Catch me if you can
Le constat, posé par une récente enquête de l’UNESCO, est sans appel : l’intelligence artificielle a massivement investi le monde de l’éducation. Alors que 85% des étudiants et des enseignants utilisent déjà ces outils, seuls deux tiers des établissements ont commencé à élaborer des directives. Ce décalage crée une zone grise où s’engouffre une course-poursuite technologique, incarnée par la bataille entre les détecteurs comme Turnitin et les étudiants passés maîtres dans l’art du contournement.
Cette partie de chat et de souris, où chaque innovation en matière de détection est immédiatement contrée par de nouvelles techniques de dissimulation, n’est que le symptôme d’un phénomène plus profond. Pendant que les institutions tentent de réguler et de contrôler, une génération entière a déjà intégré l’IA comme un outil de travail aussi fondamental qu’un traitement de texte. L’augmentation de près de 30% de son usage en un an seulement le prouve : le train est déjà parti, et l’école est encore sur le quai, occupée à lire les horaires.
Enjeux et perspectives
Le véritable enjeu n’est pas tant la triche que le déni. En se concentrant sur la détection, les institutions éducatives tentent de colmater une brèche dans un barrage qui a déjà cédé. L’enquête de l’UNESCO est révélatrice : alors que l’usage est quasi généralisé, seuls deux tiers des établissements ont commencé à élaborer des directives. On régule à tâtons un phénomène qui, lui, avance à la vitesse de la lumière. C’est une tentative désespérée de maintenir un ordre ancien dans un monde qui ne répond plus aux mêmes lois.
Ce décalage temporel crée une situation absurde. Les professeurs débattent encore de l’opportunité d’intégrer l’IA dans leurs programmes, tandis que leurs étudiants l’utilisent déjà pour faire leurs devoirs, préparer leurs exposés et, ironiquement, pour apprendre. Des universités innovantes comme Canterbury développent même des IA pour enseigner des compétences humaines comme l’empathie, montrant que le futur n’est pas à l’interdiction, mais à l’intégration intelligente. Le marché des LMS basés sur l’IA, qui pèsera bientôt 45 milliards de dollars, ne s’y trompe pas.
La question n’est donc plus de savoir comment attraper les tricheurs, mais comment rattraper le temps perdu. L’école doit cesser de regarder dans le rétroviseur et accepter que ses élèves vivent déjà dans le futur. Faute de quoi, elle ne sera plus qu’un musée des anciennes méthodes, un lieu où l’on enseigne le passé avec les outils d’hier, pendant que la vie, la vraie, se déroule ailleurs.
Et à ce jeu-là, tout le monde est perdant.
Source
Tête à clic
La Chine vient de dévoiler son plan pour devenir le maître des interfaces cerveau-machine d’ici 2030. Dix-sept étapes méthodiquement planifiées, des essais cliniques déjà en cours, des objectifs techniques précis pour 2027.
Pendant qu’Elon Musk fait du spectacle avec Neuralink, Pékin avance ses pions dans l’ombre, promettant de soigner les paralysés et de sauver des vies. Mais dans un pays où le contrôle social est déjà omniprésent, cette noble ambition cache-t-elle la naissance d’une surveillance ultime des esprits ?
Résumons simplement : la technologie censée libérer l’humanité de ses handicaps pourrait devenir l’ultime prison mentale. Quand NeuroXess teste ses implants pour décoder la parole en chinois ou que NeuCyber permet de contrôler un smartphone par la pensée, on célèbre l’innovation. Mais quand ces mêmes technologies s’inscrivent dans un écosystème de crédit social et de surveillance numérique, la connexion cerveau-machine risque de devenir machine-cerveau. Un retournement technologique où l’interface devient contrôle.
Enjeux et perspectives
Cette course aux armements neuronaux révèle deux visions opposées de l’avenir. Côté américain, l’approche reste largement entrepreneuriale, portée par des visionnaires milliardaires et des start-ups en quête de levées de fonds. Côté chinois, c’est une stratégie d’État qui se déploie, méthodique et planifiée, avec des objectifs industriels clairs et un calendrier précis. Deux modèles, deux philosophies, mais un même enjeu : qui contrôlera l’accès direct à nos cerveaux ?
Car derrière les promesses médicales légitimes se cache une question fondamentale. Les interfaces cerveau-machine chinoises ne se limitent pas aux implants invasifs. Le plan prévoit aussi des capteurs intégrés dans des casques, des lunettes, des écouteurs. Des dispositifs qui pourraient surveiller la vigilance des conducteurs, détecter la fatigue des ouvriers, analyser l’activité cérébrale en temps réel. Une surveillance bienveillante en apparence, mais qui ouvre la voie à un contrôle social d’une précision inédite.
Le véritable enjeu n’est donc plus seulement technologique, mais civilisationnel. Dans cette nouvelle guerre froide des neurones, la Chine mise sur la planification et l’intégration systémique, là où l’Occident navigue entre innovation débridée et questionnements éthiques. Deux approches qui pourraient définir non seulement qui dominera ce marché, mais surtout quel type de société émergera de cette révolution neurotechnologique.
La frontière entre intime et public ? Désormais effacée d’un simple battement de synapse.
Source
La gueule de l’emploi
L’héritage de la surveillance pandémique s’est durablement installé dans le paysage de l’entreprise. Près de trois quarts des employeurs américains ont recours à des outils de suivi en ligne, et une majorité d’entre eux (67%) a adopté des dispositifs biométriques. La reconnaissance faciale, en particulier, est devenue un outil de gestion du personnel aux multiples usages : contrôle de la présence, filtrage des candidats, suivi des déplacements. La promesse est celle d’une efficacité accrue, d’une objectivité algorithmique. La réalité, elle, est bien plus sombre : un climat de méfiance généralisé et des risques de licenciements basés sur des critères discriminatoires.
Alors que les entreprises investissent massivement dans ces technologies, les preuves de leurs défaillances s’accumulent devant les tribunaux. On ne compte plus les cas où des individus ont été pénalisés à cause des biais de ces systèmes. Une femme autochtone et sourde s’est vu refuser une promotion à cause d’une évaluation par l’IA de HireVue. Un chauffeur Uber a été licencié suite à des échecs répétés de reconnaissance faciale, qu’il attribue à sa couleur de peau. Une maquilleuse a perdu son emploi après qu’un logiciel a jugé son langage corporel défavorable. Ces exemples ne sont pas des anecdotes, mais les symptômes d’une technologie immature et dangereuse.
Enjeux et perspectives
Ainsi, les outils censés optimiser la performance se révèlent être de puissants destructeurs de valeur. En instaurant une surveillance constante, ils sapent la confiance, un élément pourtant essentiel à la productivité et à l’innovation. L’employé n’est plus un collaborateur, mais un suspect en puissance, dont les moindres faits et gestes sont scrutés par un œil algorithmique.
Cette fuite en avant technologique est d’autant plus inquiétante qu’elle ignore délibérément les nombreuses alertes émises par des chercheurs comme Joy Buolamwini. Depuis des années, ses travaux mettent en lumière les biais raciaux et sexistes de la reconnaissance faciale, qui peine à identifier correctement les femmes et les personnes de couleur. Plutôt que de remettre en question ces outils, on assiste à un glissement vers une forme de physiognomonie numérique, où la valeur d’un individu est jugée à l’aune de son apparence, de ses expressions, de son « langage corporel » interprété par une machine.
La question fondamentale est donc la suivante : quel avenir du travail sommes-nous en train de construire ? Un avenir où notre visage devient notre CV, notre lettre de motivation et, potentiellement, notre lettre de licenciement ? Un avenir où la question n’est plus de savoir si l’on a la tête de l’emploi, mais si l’algorithme apprécie notre gueule ?
Il est urgent de poser ces questions avant que la réponse ne nous soit imposée… par la machine.
Source
L’addition, s’il vous plaît !
Wentzville, Missouri. Une pizzeria sans histoire, Stefanina’s. Le genre d’endroit où la plus grande catastrophe de la journée est une rupture de stock de salami. Sauf que depuis peu, le drame est quotidien. Des clients débarquent, le téléphone brandi comme une arme, réclamant des plats du jour qui n’existent pas, des réductions imaginaires. Ils deviennent hostiles, accusent les serveurs de mentir. La preuve, selon eux, est irréfutable : c’est écrit sur Google.
Le coupable n’est pas un mauvais article de blog ou un menu obsolète. C’est Google lui-même. Ou plutôt, son IA « Overview », le nouveau jouet que le géant a branché sur son moteur de recherche. À la question « Quels sont les plats du jour ici ? », la machine, plutôt que d’admettre son ignorance, improvise. Elle invente un plat, lui colle un prix crédible, y ajoute une promotion fantôme. Et sert le tout avec l’aplomb d’une autorité divine.
Enjeux et perspectives
C’est une faille structurelle. L’IA ne cherche pas la vérité, elle cherche la plausibilité. Et Google, dans sa course paniquée contre OpenAI, a décidé que la réalité était une variable d’ajustement. Le résultat ? Un générateur de chaos qui transforme le quotidien d’un petit commerçant en enfer numérique. Stefanina’s a dû publier un démenti sur Facebook, une capitulation moderne : « S’il vous plaît, ne croyez pas notre principal VRP mondial ».
Cette anecdote n’est qu’un symptôme. L’IA de Google a déjà conseillé de manger des cailloux ou d’ajouter de la colle sur les pizzas. Des « bugs » que l’entreprise peine à corriger, trop occupée à préparer la suite : le déploiement de son système « dans tous les marchés clés d’ici début 2026 ». La table est mise.
Et l’addition, ce sera encore pour nous.
Source
App sous le radar : Google Stitch
Le concept
Google Stitch transforme vos idées en interfaces utilisateur par la simple magie du prompt. Vous décrivez ce que vous voulez (« une app de livraison avec un bouton rouge »), vous choisissez mobile ou web, vous cliquez sur « Generate designs » et l’IA vous pond une maquette fonctionnelle. Point.
Pourquoi c’est bluffant
La simplicité est désarmante. Là où il fallait des heures de wireframing, de maquettage et d’aller-retours, Stitch produit des résultats en quelques secondes. Pour un prototype rapide ou tester une idée, c’est révolutionnaire. L’interface elle-même est d’une épure totale : un champ de texte, deux boutons (mobile/web), une zone pour les images de référence. Google a compris que la complexité tue l’adoption.
Les plus
Les moins
Le verdict
Stitch n’est pas encore l’outil qui va remplacer les designers, mais c’est un aperçu saisissant de ce qui nous attend. Pour le prototypage rapide et les premières itérations, c’est déjà un game-changer. Les limitations actuelles rappellent qu’on est encore en BETA, mais la direction est claire : Google veut démocratiser le design d’interface. Reste à voir si les créatifs y verront un outil ou une menace.
Source
Contient le chapitre 1 en entier !